(Test FG) Joker

On a souvent ce film qui touche les cordes sensibles pour les raisons les plus difficiles. Ce sont ces raisons pour lesquelles notre société et nos gouvernements font si peu pour aider les gens dans le besoin. Quand le cinéma envoie le message plus fort et que les grands médias en rient dans des sketches peu pensés, c’est que le problème est gros. Malgré tout, l’art devient poignant, un sujet à débattre pour finalement devenir un menhir de notre culture. Et quoi de mieux à faire alors qu’on peut utiliser le plus important vilain de l’histoire de la fiction pour démontrer ces failles.

Joker est le long-métrage sous la direction de Todd Philips mettant en vedette Joaquin Phoenix sous les traits d’Arthur Fleck. Employé comme clown, celui-ci souffre de plusieurs problèmes et il est forcé d’aider sa mère également souffrante. Il rêvait d’être comédien-humoriste et pouvoir faire rire ou même être reconnu mais une série d’événements le pousse à commettre des gestes sérieux. On ne parle pas des origines réelles du Joker mais bien d’une adaptation de ce qui pourraient être les origines du plus célèbre vilain de tous les temps ou la création d’un tel personnage dans notre société actuelle.

On a souvent tendance à apprécier nos héros et à notre tout jeune âge, on s’amuse à regarder ces héros combattre les méchants pour faire régner la paix. Cependant, Batman a toujours frôlé le fil entre la justice réelle et son propre code. Il y a une ambiguïté dans les gestes que commet Batman pendant qu’il doit protéger tout ce qui est relié à Bruce Wayne. L’idée d’une double-identité est souvent débattue quand on parle de Batman et Bruce Wayne, cette idée se culminant vers la création de Two-Face anciennement Harvey Dent.

Dans le cas du Joker, plusieurs réimaginations de ses origines relèvent d’une similarité douloureuse : Bruce Wayne et l’homme devenant Joker ont vécu une mauvaise journée provoquée par une tragédie. Bruce s’en est sorti en s’entraînant et en tentant de comprendre la mentalité criminelle. Chaque nuit où il combat les criminels, il est au bord du gouffre entre la justice et la vengeance. Et pourtant, malgré les commotions et blessures qu’il provoque, son alter-égo a toujours été capable de rester sain d’esprit. On se questionne sur les choix et règles imposés au Chevalier Noir. Richard Grayson a bien sûr enfilé le costume de Batman à un point dans la franchise mais les fondements des principes du Batman (le symbole) ont été créés par Bruce Wayne (et l’assassin des parents de Bruce).

C’est tout à fait l’opposé du Joker qui, chaque nuit en liberté, est du genre à commettre toutes les farces et attrapes (dans les années d’or du comics) ou commet des homicides (dans les années sombres) dans le but de provoquer un certain chaos et l’anarchie et prouver que n’importe qui peut devenir comme lui ou Batman. Les deux entités s’entrecroisent si souvent et divergent dans les mentalités bien que le Joker tente toujours de démontrer que Batman veut tuer même s’il ne l’a jamais fait. Après tout, c’est cette fameuse « punchline » que le Joker tente de provoquer. Il croit que Batman est exactement comme lui… Tout le monde est comme lui dans son univers.

Le Joker est responsable de plusieurs événements qui auront chambardé la vie de Bruce Wayne et le symbole de Batman. Parmi les plus importants, il aura été responsable de la mort de Jason Todd (le deuxième Robin) en plus d’avoir paralysé Barbara Gordon (Batgirl). Les événements concernant la fille du commissaire James Gordon peuvent être vus dans le roman graphique The Killing Joke qui a souvent servi de base pour les origines du Joker en plus des actions ou motivations. Par ses actions, il aura créé Red Hood et Oracle, cette dernière subissant d’ailleurs quelques mauvaises blagues sur les chaises roulantes (voir Batman : Arkham Asylum). Oracle aura cependant prouvé que Barbara Gordon a une intelligence qui est égale sinon supérieure à celle de Bruce Wayne en plus d’être capable, malgré l’entêtement de Batman, de raisonner l’humain derrière le masque.

Créé par Jerry Robinson et Bill Finger en 1940 dans le premier Batman (excluant Detective Comics) dont le superhéros fut créé par Bob Kane, le Joker fut adapté par Cesar Romero dans la série culte des années 60. L’acteur refusait d’ailleurs de raser sa moustache rendant son Joker unique avec le maquillage par-dessus sa signature de marque. En juin 1989, le Joker refait son retour dans Batman sous la direction de Tim Burton. Ce Joker prénommé Jack Napier est campé par l’oscarisé Jack Nicholson et offre un côté plus meurtrier mais tout aussi rieur et théâtral. Il faudra attendre jusqu’en septembre 1992 pour que le Joker soit sur le petit écran et on peut remercier Bruce Timm et Paul Dini pour la série animée et Mark Hamill pour avoir donné sa voix à ce personnage pendant près de 30 ans incluant quelques films originaux dont Mask of the Phantasm et jeux vidéo comme la série Arkham par Rocksteady. Plusieurs s’entendent pour dire que son rire rend son Joker difficile à surpasser pour ne pas dire parfait.

Il aura fallu attendre jusqu’en 2008 pour que le Joker devienne un véritable symbole du cinéma grâce à la performance du défunt Heath Ledger dans The Dark Knight (Le Chevalier Noir) par Christopher Nolan. L’acteur fut décédé tôt en 2008 et, l’année suivante, a reçu un Oscar de meilleur acteur de soutien à titre posthume pour son rôle de l’agent du chaos. Plusieurs histoires et légendes urbaines tentent à démontrer que jouer le Joker fut ce qui a tué Ledger mais c’est tout le contraire : ce fut une surdose de médicaments. Ledger a construit le Joker à partir de séquences improvisées grâce au génie de l’acteur. Il suffit de revoir la scène de l’interrogation entre Batman et Joker pour voir exactement comment Ledger est en plein contrôle car c’est son personnage : l’incertitude de l’audience et des personnages contre lui face à la certitude d’un absolu. Malgré son Oscar bien mérité pour Dallas Buyers Club de Jean-Marc Vallée, Jared Leto s’est emporté trop loin lors de sa participation dans Suicide Squad. Sévèrement critiqué pour ses actions durant la production (des objets indécents envoyés aux acteurs dont Margot Robbie) et pour ne pas avoir compris le personnage (le directeur David Ayer a pris le blâme et aurait souhaité faire mieux), Jared Leto a d’ailleurs fait pression que le film réalisé par Todd Philips et ayant Joaquin Phoenix dans le rôle principal ne voit pas le jour.

Dans la francophonie européenne, Pierre Hatet (doubleur officiel de Christopher Lloyd alias Doc Emmett Brown de Back to the Future) a longtemps prêté sa voix au personnage dont la série Arkham de Rocksteady (dans Arkham Knight, c’est sa dernière interprétation du Joker). M. Hatet est décédé le 24 mai 2019 à l’âge de 89 ans. C’est Jean-Pierre Moulin qui aura donné sa voix au Joker en 1989 et Stéphane Ronchewski en 2008 pour Le Chevalier Noir. Dans la francophonie canadienne, Gilbert Lachance a doublé le personnage dans la série animée, Le Masque du Phantasme et Le Chevalier Noir mais ce fut Vincent Davy qui l’a fait en 1989 (qui a également doublé Carl Beaumont et Le Phantasme dans le film d’animation de 1993).

Il est donc intéressant que, lorsqu’on atteint l’âge adulte, on se mette à apprécier des personnages plus déchaînes, peu empathiques ou même dangereux. Des films comme Taxi Driver (par Martin Scorsese avec Robert De Niro), l’adaptation d’American Psycho (par Mary Harron avec Christian Bale) ou American History X (par Tom Kaye avec Edward Norton) qui ont reçu des éloges mais présentent des individus dont on questionne les motivations. Je pourrais même dire Psycho d’Alfred Hitchcook avec Anthony Perkins dans le rôle de Norman Bates repris de belle façon par Freddie Highmore dans la série Bates Motel.

Dans cette adaptation des possibles origines du criminel nihiliste, Joaquin Phoenix (Commodus dans Gladiator et Johnny Cash dans Walk the Line) traverse la ligne, sans faire de jeux de mots, entre la maladie mentale et le solitaire de la société pour nous donner une nouvelle interprétation de ce qui est, selon plusieurs, le plus important antagoniste de l’histoire du divertissement. James Moriarty, Hannibal Lecter, Norman Bates, Darth Vader, Hans Gruber et Annie Wilkes rejoignent facilement le Joker dans cette liste. Dans le cas de Lecter et Wilkes qui sont des personnages adaptés d’œuvre de littérature, Anthony Hopkins (Silence of the Lambs) et Kathy Bates (Misery) ont remporté les honneurs aux Oscars et, comme mentionné, Heath Ledger a rejoint Hopkins et Bates en 2009 malgré son décès en 2008.

Il faudrait d’abord discuter de la maladie mentale car contrairement à Leto, Phoenix n’a pas eu besoin d’un tatouage « Damaged » sur le front. Bien qu’il soit difficile de cerner la différence entre une personne normale et une personne déséquilibrée, Arthur Fleck présente une carte qui décrit que son rire est provoqué sans raison à cause de problèmes neurologiques. Ce rire pathologique est quelque chose que Phoenix a recherché et développé rendant ce rire douloureux mais aussi suspect car on se demande si c’est réellement une maladie ou une tentative de cacher ses réelles émotions. C’est ce rire qui le pousse parfois dans les pires situations : il se fait tabasser dans les rues par des adolescents ou dans le métro de Gotham. Durant le film, on découvre trois rires durant la descente d’Arthur: son rire pathologique, son rire forcé sur des séquences pas vraiment drôles et son rire lorsqu’il est fasciné par le chaos ou ce qu’il provoque dans la réalité alors que le Joker commence à le consumer.

C’est à ce moment que Sophie Dumond (Zazie Beetz) entre en scène et semble supporter Arthur dans ses mésaventures alors que Penny Fleck (Frances Conroy, aucun lien de parenté avec Kevin Conroy), la mère d’Arthur, semble convaincue que quelqu’un sera en mesure de l’aider ainsi que son fils. Ce quelqu’un est défini comme étant un philanthrope milliardaire se présentant à la course pour mairie de Gotham : Thomas Wayne. On parle ici de ce même Thomas Wayne (Brett Cullen) qui s’occupe de sa fondation pour aider les personnes en détresse mais dans le cas de Thomas, on voit une personne politique qui manque de tact. C’est ce manque de tact qui pousse une bonne partie de la population à manifester contre la candidature de Thomas avec des masques et maquillages de clown. Arthur se retrouve donc au beau milieu de ce vacarme. Autour de tout ça, Arthur voit en Murray Franklin (Robert De Niro), un animateur d’émission de télé de fin de soirée, un père spirituel et une inspiration pour sa carrière de comédien.

Martin Scorsese était attaché au projet de Todd Philips en tant que producteur associé mais s’est retiré afin de se concentrer sur The Irishman (avec De Niro en vedette en compagnie d’Al Pacino et Joe Pesci). Il est impossible de nier que Taxi Driver et King of Comedy (tous deux sous la direction de Scorsese et mettant en vedette De Niro) ont servi d’inspiration pour certains éléments narratifs et photographiques pour Joker afin de démontrer la psychologie d’Arthur et sa descente. Cela peut aussi être un négatif car plusieurs plans, dialogues et séquences sont calqués sur les oeuvres de Scorsese.

C’est cet aspect solitaire qui renforce la descente d’Arthur alors que ses rencontres avec une travailleuse sociale ne mènent à rien ou ne font que démontrer les idées noires du personnage et un reflet de notre société actuelle y est démontré alors qu’une coupure dans les services sociaux est divulguée et qu’Arthur est laissé à lui-même pendant que les survivants dans le système continuent d’opérer avec des postes solides. Un moment bien précis dans le film plonge Arthur au plus profond du trou. Ce moment se passe d’ailleurs à l’intérieur d’une réimagination contemporaine de l’asile d’Arkham qui est présentée en tant qu’hôpital psychiatrique. Todd Philips, avec Joker, nous pousse à se poser les questions sur notre système et ce qui pourrait pousser des gens à commettre des actes aussi ignobles et c’est ce que Joaquin Phoenix a étudié afin de créer Arthur Fleck.

Une des scènes importantes qui démontre l’ascension du Joker dans la tête d’Arthur est une séquence dans une salle de toilettes où Arthur se met tranquillement à danser après s’être enfermé suivant un geste important par le personnage. La musique composée par la violoncelliste Hildur Gudnadottir fut entendue par les principaux artisans et l’idée de la danse dans la salle de toilettes est venue de Phoenix. Pendant que presque 200 personnes étaient à l’extérieur, Philips et Phoenix ont tourné cette scène qui n’était pas dans le script. Plusieurs séquences démontrent Phoenix en train de danser aux rythmes de musique comme That’s Life de Frank Sinatra alors qu’il se maquille et entreprend les dernières démarches pour la mise à mort d’Arthur afin de laisser le Joker prendre le contrôle total avant son arrivée sur la scène en direct de l’émission de Murray Franklin où les questions se posent pour ce troisième acte entamé par cette fameuse scène de danse aux escaliers extérieurs de son appartement.

C’est ce sentiment de contrôle qui est démontré lorsqu’il danse, le Joker étant relâché dans la nature, ce sourire qu’il n’a jamais eu et le rire du criminel qui devient honnête dans ses intentions. Ce sont ses pas de danse et sa cigarette au bec qui ont rendu un escalier reliant les avenues Shakespeare et Anderson à West 167th Street dans le Bronx à New York City célèbre et couru par les touristes, le fameux « Joker Stairs ». Qui l’eut cru que le film allait pousser les gens à danser et non à agir contre la loi, au diable ces médias trop peureux. Mais c’est aussi cet être nihiliste qui rit de la violence dans une station de métro et, par son camouflage, marche avec certitude vers le studio de Murray alors que les policiers accourent vers les wagons envahis par les manifestants. C’est cette séquence qui le transforme en criminel maquillé camouflé parmi les masques des manifestants poussés par un désespoir ou un cynisme déséquilibré qui est le parfait reflet de Gotham City comme on la connaît dans les bandes dessinées : une ville en ruines. C’est ce même plan qui nous permet de reconnaître le Joker lorsqu’il s’échappe de l’asile dans la bande-dessinée ou l’unité des crimes majeurs dans Le Chevalier Noir (suivant l’interrogation).

Durant le film, on se met à détester Thomas Wayne qui représente l’establishment et cela est ironique car Thomas est le père de celui qui deviendra Batman et l’adversaire éternel du Joker. En somme, on se demande réellement qui est l’ennemi dans la société. Est-ce le milliardaire philanthrope qui parle plus haut que ses idées lorsqu’il n’est pas en face d’un public, le futur superhéros à la cape noire qui causera des blessures et commotions aux criminels, terroristes et vandales dans les rues ou le déséquilibré abandonné à son sort par un système brisé? Rien n’excuse les gestes et erreurs d’Arthur mais rien n’est fait pour l’aider et prévenir la création d’un Chevalier Noir à Gotham. Si la vérité sur sa personne était divulguée, Arthur serait probablement sauvé mais, encore une fois, Todd Philips envoie ce message que ça ne prend pas grand-chose pour pousser une personne qui a besoin d’aide à commettre l’irréparable et que nous sommes responsables de la création du Joker. Il n’y a pas de héros dans ce film.

L’un des multiples signes de l’instabilité d’Arthur fut durant une session d’écriture dans son fameux journal. On sait que Joaquin Phoenix est droitier et ceci est démontré alors qu’Arthur met sur papier quelques petites phrases bien écrites. Durant cette séquence, il prend une pause pour fumer et finalement sourire. Une fois qu’il reprend son crayon, c’est sa main gauche qui écrit une de ses fameuses idées noires et cela laisse place à la cacographie soit une écriture brouillonne. Le tout est accompagné de la musique plus grinçante de la compositrice. L’autre signe est présent lorsqu’Arthur danse avec une arme dans ses mains. Il se parle à lui-même avant de tirer par accident dans le mur de son appartement ce qui est une bonne séquence humoristique alors qu’il devait s’excuser auprès de sa mère sur cette petite gaffe.

Joker démontre, avec l’excellente cinématographie de Lawrence Sher et montage par Jeff Groth, comment on peut pousser une personne normale vers la détresse physique, sociale et psychologique pour finalement laisser le système le filer. La conséquence se passe sous nos yeux et on ne peut que se questionner. Le produit souffre évidemment d’une facilité scénaristique à cause des comparaisons aux films de Martin Scorsese, mais c’est le talent qui pousse le tout bien haut. Ce film est catapulté par la performance sans faille de Joaquin Phoenix, le tout transporté par la musique d’Hildur Gudnadottir. Justement…

Joaquin Phoenix a enfin reçu son premier Oscar pour le rôle principal masculin alors qu’Hildur Gudnadottir fut récompensée lors de la 92e soirée des Academy Awards pour son travail sur la bande originale. Il s’agit de la première fois depuis l’adaptation de The Godfather que deux acteurs différents remportent un Oscar pour le même personnage soit Vito Corleone (Marlon Brando pour rôle principal dans Part I et Robert De Niro pour second rôle dans Part II).