(Test FG) Héréditaire

Trop de films sont ignorés quand vient la considération pour les récompenses de fin de saison. Il aura fallu attendre l’année 1974 pour que le suspense et l’horreur soient reconnus. En 2018, l’Academy a ouvert des oreilles pour Black Panther afin qu’on reconaisse les superhéros, mais les juges n’ont pas été illuminés par un autre produit du genre horreur.

Il est plus difficile de réaliser un film de genre que de faire un blockbuster car un film de genre doit être concentré sur son sujet tout en maîtrisant les aspects attribués. On voit les clichés, les principes, les qualités, mais on voit aussi les standards.

Hereditary (Héréditaire, version française doublée au Québec ou Hérédité, version française doublée en Europe), par Ari Aster qui nous livre son premier long-métrage, fut sorti en 2018 pour présenter une histoire de famille qui doit faire face au deuil. Alors que la matriarche, la grand-mère Ellen, est décédée, la famille Graham revisite divers conflits familiaux qui les hantent depuis bien avant la naissance de l’aîné, Peter. La mère, Annie, est une bricoleuse artisanale alors que le père, Steve, est psychologue. La cadette, Charlie, confonde les apparences et a des tendances que l’on questionne. Elle claque sa langue régulièrement, souffre de certains problèmes de santé et était la favorite de grand-maman.

La raison pour laquelle j’écris sur ce film est parce qu’il m’a atteint d’un point de vue psychologique et je sais, par intuition, que ce film n’a pas été assez vu.

Il y a donc un vide entre chaque membre de la famille et plus l’histoire progresse, plus le cinéphile apprend ce qui a causé ces vides et les dialogues ne font qu’aggraver la situation. Ces dialogues sont alimentés par une sincérité de la part des acteurs de livrer des d’états d’âme.

Toni Collette livre la performance d’une carrière qui est passée inaperçue puisque l’Academy est encore aveugle pour les films de genre.

Toni Collette! La nominée de 2000 pour un second rôle dans Le Sixième Sens explose à l’écran avec une avalanche d’émotions, une étendue de son jeu sans faille et une performance inestimable, elle qui ne voulait jamais faire de films de ce genre, l’exception étant Hereditary. Le fait qu’Hereditary ne fut pas considéré aux Oscars est une inconscience douloureuse, mais la performance de Toni Collette aurait dû lui valoir une nomination pour un premier rôle en tant qu’Annie Graham. Le calme absolu lorsqu’elle fabrique ses maisons miniaturisées jusqu’à l’explosion de colère lors d’un repas en famille et je me dois d’en passer afin d’éviter les divulgâcheurs.

Alex Wolff et Milly Shapiro offrent des performances dignes. Si certains reprochent à Alex Wolff certains passages, il est indéniable que l’humain réagit de manière différente peu importante la situation. Milly nous met mal à l’aise dès le départ ce qui est probablement voulu de la part du réalisateur. Bien que Steve, joué par Gabriel Byrne, ait un rôle moins étendu, il semble être celui qui veut maintenir la balance dans cette famille mais son travail le distancie de ses proches.

En mélangeant les thèmes du deuil et de la maladie mentale dont les éléments sont clairement mis à l’avant-plan dès les dix premières minutes du film, Hereditary offre des vagues émotionnels dont les conséquences sont difficiles à absorber pour le cinéphile. En réalité, le film offre très peu de scènes de violence ou de blessures, mais leur présence est bénéfique pour les émotions du personnage.

Un rôle significatif pour Milly Shapiro en tant que Charlie.

Dans The Exorcist de William Friedkin et William Peter Blatty, l’enfer était dans la chambre de Regan MacNeil et seulement quelques médecins étaient témoins de la détérioration de l’âme de Regan. Dans le cas d’Hereditary, l’enfer suit les membres de la famille Graham. C’est comme si l’enfer s’était déjà introduit chez eux à partir du premier plan et les suit partout.

Il n’y a pas un moment où le cinéphile n’est pas témoin de quelque chose. En fait, le film fait un effort de présenter des plans visuellement étendus. L’audience semble tirer les ficelles alors que la descente s’amorce. C’est comme s’il y avait un ventriloque invisible et notre impuissance face aux séquences d’horreur permet à ce ventriloque d’aller plus loin. Ainsi, lorsque les ficelles sont tirées brusquement, il y a le traumatisme corporel et psychologique visualisé par des témoins. Les camarades de Peter sont impuissants, les deux parents voient leur emploi et passe-temps s’écrouler et Charlie ne ressent rien alors que quelque chose autour d’elle se fracasse.

Le tout est rendu possible avec une belle utilisation de présages supportés par une cinématographie impeccable. On sursaute très rarement car le tout est étalé doucement sans nécessairement relâcher la tension car il y a souvent un autre élément de terreur dans la composition. Je dois avouer qu’un moment précis frôle la comédie, mais ce passage nous ramène sur terre grâce au son et un nouveau plan surréaliste. Ce film contient un des meilleurs plans depuis Alien de 1979, un plan rajouté dans l’édition « montage du directeur ».

Hereditary est ce qu’on peut qualifier de slow-burn soit un film qui a un rythme très lent et c’est volontaire de la part d’Ari Aster. Comme A Quiet Place de John Krasinski, à l’exception du fait que ce film joue la carte de la menace dès le départ, Hereditary doit dire à son audience de prendre des notes dans, ce film prenant tout son temps avant d’établir la terreur à venir pour le troisième acte. Il faut aller au-delà des plans qui montrent une atrocité pour réellement apprécier le scénario. Il est clair que le cinéphile ne peut pas tout noter au premier passage et pourrait avoir à revoir certaines séquences pour mieux comprendre comment les morceaux s’assemblent. C’est ce que je vous invite à faire si vous avez l’estomac solide.

La cinématographie contribue au casse-tête qu’est Héréditaire, tel un arbre généalogique que nous assemblons.

Je mentionnais The Exorcist comme il est évident qu’Hereditary été influencé par l’œuvre de Friedkin et Blatty. Ce n’est pas une mauvaise chose puisque le film d’Aster ne copie pas du tout The Exorcist : il n’est pas un imitateur et ne prétend pas être plus. Hereditary se concentre sur ses séquences sans donner le relâchement avec professionnalisme. Il y a un enchaînement et cela nous permet de mieux apprécier la scène du repas ou la folie d’Annie alors que le film progresse. Il y a également les scènes du collège où Peter se voit recevoir des leçons sur les mythes et tragédies. Ceux-ci sont beaucoup plus importants que l’on pense puisqu’Aster a réellement construit son long-métrage pour que le cinéphile apprécie les personnages et puisse compatir même si certaines actions peuvent laisser un doute sérieux dans l’imaginaire. Comme je l’ai mentionné, c’est un film sur la famille et vous voyez cette famille gérer le deuil.

Hereditary offre une cinématographie digne des Roger Deakins (Skyfall, Blade Runner 2049, 1917) ou Dean Cundey (The Thing, Back to the Future, Jurassic Park). Ce que Pawel Pogorzelski offre à la caméra est une panoplie de plans où les indices sont disponibles à même l’introduction. En établissant les personnages et leurs habitudes, on finit par associer les plans aux activités et cela donne des moments personnels où le cinéphile assiste non seulement à la colère d’Annie, mais il est aussi celui qui tire sur les ficelles. Il y a donc la possibilité de ressentir la culpabilité en plus d’éprouver de l’empathie, du dégoût et de la compassion. Reste que je ne vous recommande pas ce film à regarder en famille puisqu’il y a des séquences où votre propre famille va prendre ses distances à moins qu’ils aient les nerfs solides.

Parlant de dégoût, il est clair que le film contient des passages qui pourrait faire fermer les yeux des plus sensibles. Il y a pourtant peu de plans repoussants, mais ceux-ci arrivent toujours au bon moment et sont introduits tout doucement avec un choc réel mélangé avec l’action qui se passe en arrière-plan. Si vous avez vu le film, vous savez exactement à quoi je fais référence.

Hereditary fait automatiquement partie de mon Top 3 de films de suspense-horreur. En étendant la menace plus loin qu’une chambre à coucher, ce film parvient à se tailler une place à côté de The Exorcist. Je respecte The Exorcist pour le travail fait par l’équipe de Friedkin et Blatty… mais je serai à jamais charmé par Alien de Ridley Scott et The Fly par David Cronenberg. Il est avec The Babadook, Get Out et A Quiet Place (certains ajoutent The Witch et Midsommar à cette liste) parmi les meilleurs films de suspense-horreur modernes mais l’oeuvre d’Ari Aster est supérieur à ces trois films modernes (oui, meilleur encore que Get Out qui fut une comédie d’horreur). Hereditary d’Ari Aster est mon « Exorcist ».

Verdict: La société de production A24 nous livre Hereditary, un long-métrage qui pourrait devenir un classique. On a la renaissance même de l’horreur psychologique qui respecte son audience sans prétention.